Par Gerard Dreyfus

Le journaliste sportif émérite français éclaire, sur sa page Facebook, sur la décision surprenante due la Fifa de ne libérer qu’à six jours de la Can (au lieu de 15) les joueurs africains évoluant dans les clubs européens.

La CAN 2025 se jouera du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026 au Maroc.

Initialement, les joueurs devaient être libérés par leurs clubs le 8 décembre.

La FIFA a repoussé cette date au 15 décembre, soit seulement 6 jours avant le début du tournoi, ce qui réduit drastiquement la préparation des sélections africaines.

Cette décision est justifiée par la FIFA comme une mesure de “réduction des répercussions” pour les clubs européens, en reprenant le modèle de la Coupe du Monde 2022.

Réactions africaines

Claude Le Roy parle de “mépris” et d’un problème “géopolitique” qui ridiculise l’Afrique. Tom Saintfiet (Mali) : juge la décision “catastrophique” et accuse Arsène Wenger de ne rien connaître aux sélections. Habib Beye : qualifie le report d’”incorrect” et d’un manque de respect historique envers le football africain. Patrice Beaumelle (Angola) : dénonce une “débilité” et rappelle que les sélections avaient déjà engagé des frais pour stages et matchs amicaux.

Comment les fédérations africaines pourraient répondre

1. Invoquer le règlement FIFA. Normalement, les joueurs doivent être libérés 15 jours avant une compétition internationale officielle. La CAN subit une exception qui ne s’applique pas aux autres tournois, ce qui peut être contesté juridiquement.

2. Dénoncer l’inégalité de traitement. Les sélections africaines sont privées de préparation optimale, contrairement aux équipes européennes ou sud-américaines lors de leurs compétitions. Argument fort : la CAN est l’une des compétitions les plus suivies au monde, elle mérite le même respect.

3. Exiger une médiation officielle. La FIFA a proposé une “médiation” en cas de litige. Les fédérations pourraient s’unir pour demander une solution collective plutôt que bilatérale.

4. Mobiliser l’opinion publique et politique. Mettre en avant le caractère discriminatoire de la décision. Utiliser les voix de légendes et entraîneurs influents pour médiatiser le problème (comme Le Roy, Beye).

5. Recours juridique ou boycott symbolique. La CAF pourrait saisir le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) pour non-respect des règlements. Même si un boycott est improbable, la menace peut servir de levier de négociation.

Risques et limites

Les clubs européens ont un poids économique et politique énorme, ce qui rend difficile une confrontation directe.

La CAF a accepté le décalage du calendrier (décembre-janvier au lieu de janvier-février) pour éviter les conflits avec l’UEFA, ce qui affaiblit sa position.

Une réponse trop agressive pourrait isoler la CAF dans les négociations futures.

Cette affaire est un exemple frappant de la tension historique entre la CAN et les clubs européens. Veux-tu que je prépare un tableau chronologique des conflits de libération des joueurs depuis les années 1990 ? Cela donnerait une vision claire de la répétition de ce problème (…)

Origines des tensions

Années 1990 : La CAN se joue en janvier/février, en pleine saison européenne. Les clubs commencent à protester contre la perte de leurs joueurs clés.

1996 (CAN en Afrique du Sud) : Plusieurs clubs anglais et français expriment leur mécontentement, notamment autour de joueurs comme Tony Yeboah (Ghana) ou Jay-Jay Okocha (Nigeria).

2000s : La montée en puissance des stars africaines en Europe (Drogba, Eto’o, Essien) accentue les conflits. Les clubs de Premier League et de Ligue 1 sont particulièrement concernés.

Exemples marquants

2006 (CAN en Égypte) : Chelsea perd Drogba et Essien en pleine lutte pour le titre. José Mourinho critique ouvertement la FIFA et la CAF.

2010 (CAN en Angola) : Arsenal et Manchester City protestent contre la libération de leurs joueurs.

2013 (CAN en Afrique du Sud) : La CAF tente de déplacer la compétition en janvier pour réduire les tensions, mais les clubs continuent de se plaindre.

2017 (CAN au Gabon) : La CAF annonce que la CAN passera à juin/juillet à partir de 2019 pour éviter les conflits avec les clubs européens.

CAN 2019 (Égypte, juin-juillet) : Première édition hors saison européenne. Les tensions diminuent, mais les conditions climatiques (forte chaleur) posent problème.

CAN 2021 (Cameroun, janvier 2022 à cause du Covid) : Retour en pleine saison européenne. Les clubs anglais (Liverpool, Arsenal) protestent fortement contre la perte de Salah, Mané, Aubameyang.

CAN 2025 : un nouvel épisode : La FIFA a cédé à la pression des clubs européens en retardant la libération des joueurs au 15 décembre 2025, seulement six jours avant le début du tournoi.

Ce conflit illustre la continuité d’un problème vieux de plus de 30 ans : la difficulté pour l’Afrique d’obtenir une reconnaissance équitable face aux puissances économiques du football européen.

Tableau chronologique des tensions CAN – clubs européens

Les joueurs emblématiques pris dans la tourmente

Abedi Pelé (années 1990) : Star ghanéenne de l’Olympique de Marseille. Ses absences pour la CAN créaient des crispations dans un club en pleine conquête européenne.

Samuel Eto’o (années 2000) : Icône camerounaise au FC Barcelone et à l’Inter Milan. Ses départs en janvier étaient vécus comme un handicap majeur par ses clubs, mais il défendait toujours la primauté de la sélection nationale.

Didier Drogba (2006, Chelsea) : Son absence lors de la CAN en Égypte provoqua la colère de José Mourinho. Drogba devint malgré lui le symbole du conflit entre ambitions africaines et exigences européennes.

Michael Essien (2006, Chelsea) : Le milieu ghanéen fut au cœur d’un bras de fer : Chelsea voulait le retenir, la sélection ghanéenne exigeait son départ.

Yaya Touré (2010, Manchester City) : Sa participation à la CAN en Angola fut critiquée par les clubs anglais, qui perdaient un joueur clé en pleine saison.

Mohamed Salah & Sadio Mané (2021, Liverpool) : Leur départ simultané pour la CAN au Cameroun fragilisa Liverpool en Premier League. Klopp exprima son agacement, mais les joueurs rappelèrent que la CAN était “leur Coupe du Monde”.

Dimension humaine

Ces tensions ne sont pas seulement des conflits institutionnels : elles touchent directement les joueurs, pris entre fidélité à leur pays et contrats lucratifs en Europe. Certains, comme Drogba ou Eto’o, ont assumé publiquement leur choix patriotique. D’autres ont subi des pressions, parfois des menaces de mise à l’écart par leurs clubs. La CAN est vécue par les joueurs africains comme une affirmation identitaire et historique, ce qui explique leur attachement indéfectible malgré les risques.

Dimension identitaire

Pour les joueurs africains, la CAN est plus qu’un tournoi : c’est une affirmation de leur identité et de leur histoire. Les clubs européens voient la CAN comme une contrainte sportive et économique. Ce décalage de perception explique la persistance des tensions depuis plus de 30 ans.

Volet institutionnel : la CAF, la FIFA et les clubs

CAF : longtemps accusée de céder aux pressions européennes, elle a tenté de déplacer la CAN en juin/juillet (2019) pour apaiser les tensions.

FIFA : arbitre ambigu, elle applique le règlement de libération des joueurs mais accepte des exceptions (CAN 2025).

Clubs européens : leur poids économique et médiatique leur permet d’imposer leurs intérêts, souvent au détriment des sélections africaines.

Volet symbolique : la CAN comme affirmation identitaire

Pour les joueurs africains, la CAN est l’équivalent de la Coupe du Monde, un moment de fierté nationale.

Les tensions révèlent un déséquilibre géopolitique : l’Afrique doit constamment défendre la légitimité de son tournoi face aux puissances européennes.

Les réactions de figures comme Claude Le Roy ou Habib Beye montrent que ce conflit dépasse le sport et touche à la reconnaissance culturelle et politique.

Malgré ses efforts, la CAN reste la seule grande compétition mondiale constamment fragilisée par les clubs européens, ce qui en fait un symbole de lutte pour l’équité dans le football.

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Last modified: December 20, 2025

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