Jean Manga Onguené, disparition de la machine à marquer des buts
Le prolifique avant-centre et capitaine de l’époque glorieuse du Canon de Yaoundé, Ballon d’or africain 1980, est décédé à Paris ce mardi 6 octobre des suites d’une longue maladie. Retour sur son parcours avec un extrait du livre d’Emmanuel Gustave Samnick*.

… Celui que l’on surnomma « Domingo », en référence à la légende malienne Salif Keita, était tout simplement un géant. Et même ce qui semble être une tache noire dans sa brillante carrière, à savoir son peu de rayonnement en sélection, porte encore témoignage de sa place spéciale dans l’histoire du football camerounais. C’est l’histoire de son absence à la Coupe du monde 1982, pour cause d’une vilaine blessure au genou contractée lors du dernier stage préparatoire en Allemagne. « Mon pire souvenir, c’est la Coupe du monde 1982. Je devais y aller. Je devais porter le brassard de capitaine et je me brise la jambe. Ç’aurait été l’apothéose de ma carrière, l’occasion de faire des adieux publics dans la plus grande des compétitions. Et puis avec Roger (Milla), on aurait pu en marquer des buts. Quelle équipe on avait ! », se lamentait encore l’intéressé sur le site web de la Confédération africaine de football, cafonline.com, peu avant la Coupe du monde 2010. Jean Vincent, l’entraîneur français recruté spécialement pour cette première participation du Cameroun à la Coupe du monde, avait déjà couché le nom de Manga Onguené sur ses petits papiers.
La présence du Ballon d’or africain 1980 sur la liste des 22 joueurs sélectionnés pour « España 1982 » n’était en tout cas pas un sujet de débat. La preuve, après sa blessure contractée peu avant la sortie de la fameuse liste des sélectionnés, c’est le jeune international junior du Dynamo de Douala, Alain Eyobo, qui fut appelé pour le remplacer, l’autre cador pressenti pour animer la pointe de l’attaque des Lions indomptables, Martin Maya, ayant lui aussi déclaré forfait pour blessure.
Le monde entier n’eut donc pas l’occasion de voir à l’œuvre la « tête d’or » du football camerounais. Un vrai drame national ! Mais comme une sorte de consolation, le gouvernement camerounais eut la lumineuse idée de trouver exceptionnellement une bourse à Jean Manga Onguené pour aller faire des études d’entraîneur de haut niveau à l’Institut national du sport et de l’éducation physique (Insep) de Paris, un établissement de l’enseignement supérieur, pour un joueur dont le parcours scolaire s’était arrêté en classe de 1re dans le secondaire. « Après mon accident, j’ai écrit au président Ahmadou Ahidjo pour demander une bourse. Au moment où il devait me recevoir, il a démissionné. Je ne me suis pour autant pas découragé, et j’ai écrit aussi au président Paul Biya avec l’aide d’un grand ami, Édouard Etouke Matike1 », confie l’intéressé.
En club, ce fut tout une autre histoire pour « Jean Money », un autre de ses sobriquets qui lui collent à la peau parce que, dit-il, capitaine du Kpa-Kum, il savait insister auprès des dirigeants pour que les primes des joueurs soient payées…
Héros de la finale africaine contre l’AS Bilima
Mais plus que l’argent, c’est surtout le but qui attirait le joueur Manga Onguené. Repéré dans les championnats inter-quartiers par les dirigeants du Canon sportif de Yaoundé, il va passer toute sa carrière dans ce club populaire, où les souvenirs de son passage sont tous élogieux. Il créa la sensation dès son premier match officiel avec le Kpa-Kum : victoire 7-1 en match de championnat contre le redoutable Caïman de Douala, tenant du titre. Appelé en sélection à 18 ans, après seulement trois matches de championnat avec le Canon, il ne tarde pas non plus à y faire parler la poudre : premier but et première victoire pour son premier match avec l’équipe du Cameroun, contre le Ghana (1-0).
C’est le début de la légende Manga Onguené, dont les exploits successifs à la pointe de l’attaque du Canon de Yaoundé vont enchanter les nombreux et fanatiques supporters du club de Nkolndongo. Qui a oublié la finale retour de la Coupe d’Afrique des clubs champions remportée en 1980 contre l’AS Bilima, avec un retentissant 3-0 pour le Canon à Kinshasa, alors que les deux clubs avaient fait match nul 2-2 à l’aller à Garoua ? Pas celui qui gardait les buts du Canon au cours de ce match historique, Thomas Nkono : « Après le match nul de l’aller à Garoua, notre avant-centre et capitaine avait subi de violentes critiques. Je crois que c’est ce qui l’a rendu particulièrement motivé au retour. Il s’entraînait trois fois par jour pour préparer ce rendez-vous ; et à Kinshasa il a cassé la baraque en jouant un match terrible ponctué par trois buts personnels. »
Énorme, cette performance sur terrain adverse, au point d’amener l’envoyé spécial de Radio-Cameroun à marteler à l’antenne : « Nous sommes à Kinshasa ! » Abel Mbengue, en direct de la capitale zaïroise, le disait pour rappeler aux auditeurs que ce match d’anthologie que le club camerounais domine des pieds et des mains se joue bel et bien à l’extérieur. Manga Onguené, ce jour-là au stade Tata-Raphaël de Kinshasa, montra toute l’étendue de son talent d’avant-centre à la fois technique et efficace. Lui-même affirme qu’il s’agit de son meilleur souvenir de footballeur.
L’année d’avant, en 1979, le Canon de Yaoundé et son capitaine-avant-centre avaient déjà fait sensation sur la scène continentale en remportant haut la main la finale de la Coupe d’Afrique des clubs vainqueurs de coupe. Une punition infligée à Gor Mahia du Kenya qui, malgré l’effet de l’altitude sur les joueurs du Kpa-Kum à l’aller à Nairobi, reçut une leçon (0-2) à domicile et une véritable fessée (6-0) au retour à Yaoundé. Et une bonne partie de cet exploit était signée Manga Onguené, auteur de quatre de ces huit buts ! Abel Mbengue souligne aussi l’exemple de réussite sociale qu’est Manga Onguené, « parti du bas de l’échelle sociale pour atteindre le faîte de la respectabilité ». Une référence sans doute au métier de chauffeur, exercé par Manga Onguené au ministère de l’Information et de la Culture puis au ministère de la Jeunesse et des Sports pendant qu’il était sociétaire du Canon de Yaoundé…
Avoir été un grand joueur ne garantit pas souvent une belle carrière d’entraîneur. Jean Manga Onguené, lui, aura été les deux : un grand joueur devenu un grand entraîneur. On lui doit jusqu’à ce jour le seul titre international remporté par l’équipe nationale des moins de 20 ans (juniors) du Cameroun, en 1995, avec la génération des Wome, Njitap ou Augustine Simo. Deux ans auparavant, en 1993, cette fois avec la génération des Song Bahanag et Suffo, il fut déjà vice-champion d’Afrique et participa en Australie à la Coupe du monde juniors. Sélectionneur pendant la CAN 1998 au Burkina Faso, sélectionneur adjoint pendant la CAN 2000 et lors de trois éditions de la Coupe du monde (1990, 1994 et 1998).
Repères
- 12 juin 1946 : naissance à Ngoulemakong
- 1964 : débuts au Canon de Yaoundé et en équipe nationale
- 1971 : vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs champions
- 1972 : participe à la 8e Coupe d’Afrique des nations, au Cameroun
- 1978 : vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs champions
- 1979 : vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs vainqueurs de coupe
- 1980 : vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs champions et Ballon d’or africain
- 1982 : fin de sa carrière de joueur sur une blessure avant le Mundial
- 1989 : sélectionneur national adjoint
- 1995 : entraîneur vainqueur de la Coupe d’Afrique des nations juniors (U20)
- 1997-1998 : sélectionneur national
- 2001 : directeur du bureau de développement de la Fifa à Yaoundé
- 2011 : directeur technique national
- 6 octobre 2026 : décès à Paris
* Ma liste des 23 meilleurs footballeurs camerounais de tous les temps, éd. Ndamba, Yaoundé, 2022, 212 pages.
1. Interview accordée au magazine Situations du 22 septembre 2006.


