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Michel Platini : « Le football professionnel, ce sont désormais des marques et des mercenaires »

À 71 ans, l'ancien capitaine de l'équipe de France se raconte dans la série documentaire « Platini », diffusée sur Canal+. Sur le football d'hier et d'aujourd'hui, il anticipe les questions comme les ballons.

Par L'Équipe Le MagazineL'Actu Sport N° 1522 septembre 2026Yaoundé
Michel Platini, 71 ans, se raconte dans une série documentaire en six épisodes.

À 71 ans, l'ancien capitaine de l'équipe de France a envie de se raconter, comme dans la série documentaire « Platini », réalisée par Guillaume Priou et diffusée les dimanches 23 et 30 août sur Canal+, en deux fois trois épisodes. Seul le sujet de son affaire avec la FIFA — il a porté plainte contre son président Gianni Infantino pour trafic d'influence et dénonciation calomnieuse —, aux mains de son avocat, reste tabou. Mais sur son rapport au football d'hier et d'aujourd'hui, l'homme anticipe les questions comme les ballons, 40 ans plus tôt.

Plusieurs producteurs vous avaient déjà proposé un documentaire sur votre vie. Pourquoi, cette fois, l'avoir accepté ?

Des Américains et des Anglais m'avaient en effet déjà approché, mais c'était plus politique, extra-sportif, que sur ma vie de footballeur. Les journalistes français, vous êtes un peu fouteurs de merde de temps en temps, mais eux le sont encore plus. (Sourire.) Donc, je n'ai pas voulu et je me suis rapproché de Canal+. Je leur ai expliqué : « Les gens que je rencontre ne me parlent pas de mes aventures à l'UEFA et à la FIFA, ils me parlent de football, de mes matches, des émotions données. » La chaîne était d'accord et on s'est lancé ! Et puis, j'ai 71 ans. Égoïstement, je le fais aussi pour mes petits-enfants.

Dans le documentaire, vous dites avoir passé votre vie « à être contre »…

Je m'en suis rendu compte il n'y a pas longtemps. Tu te dis : « Mais pourquoi je suis casse-couilles ? » Puis, tu t'aperçois que tu as passé ta vie à être contre : contre les profs en classe, dans la cour ou la rue, contre ceux à qui tu veux marquer des buts, contre tes parents qui t'engueulent, contre le défenseur, le gardien de but, contre tout le monde. Et le paradoxe, c'est d'être ainsi en évoluant dans un sport collectif. Votre sœur montre une photo de vous enfant de chœur, évoquant votre air canaille. Il ne m'a pas toujours servi, à l'école notamment. À 12 ans, la prof d'anglais avait convoqué mes parents pour leur dire : « Je suis enceinte et je pense que je vais faire une fausse couche à cause de votre fils. Je ne veux plus qu'il me regarde. »

Plus tard, vous avez aussi défié les journalistes…

C'est plus facile de juger que d'être jugé. Je ne pouvais pas être un béni-oui-oui, j'ai mon caractère et je les envoyais balader. Je me rebellais, je ne me laissais pas faire. J'allais avoir un mauvais article, et alors ? Un papier, cela dure un ou deux jours max. Tout ce que je sais, c'est que je suis resté moi-même, droit et naturel. Pendant la Coupe du monde 1982, j'avais dit : « Si les journalistes sont ici, c'est grâce à l'agence de voyage Platini ! » Cela a plu, je ne vous raconte pas. (Sourire.) Ils n'y allaient jamais, et là ils allaient passer un mois au Mondial en Espagne. Et après, ils me taillent. C'est trop fort !

Mais vous aviez aussi des liens particuliers avec certains…

Oui, notamment Thierry Roland. Le jour de sa mort, j'ai dit : « Thierry a fait croire à toute la France que j'étais un bon footballeur, je ne le remercierai jamais assez. » Une histoire aussi résume tout, celle avec Jean-Philippe Réthacker, grande plume de L'Équipe. On était fâchés depuis quatre ou cinq ans lorsqu'un jour — il était devenu vieux —, on descend des escaliers ensemble. Je le vois boiter derrière moi et cela me fait de la peine. Je me retourne et lui demande : « Jean-Philippe, pourquoi on est fâchés déjà ? » Il me répond : « Je ne sais pas… » « Bah, moi non plus ! » On s'est serré la main et c'était fini. Il avait dû me mettre un 3 dans L'Équipe alors que je pensais mériter un 6. (Sourire.) On peut être susceptible quand on est en activité.

Pourquoi arrêter votre carrière si jeune, juste avant vos 32 ans ?

Tout simplement parce qu'il n'y avait plus d'essence dans le moteur. Un jour, et on le voit bien dans la série d'ailleurs, on évolue contre la Sampdoria (avec la Juventus), qui jouait le hors-jeu. On m'envoie un ballon au-dessus de la défense, je le récupère et je cours. J'ai cinq mètres d'avance au départ, et lorsque j'arrive aux 18 mètres, j'ai cinq mètres de retard. Cela m'a fait très mal ! Je me suis dit : « Il est temps d'arrêter de jouer au football. » (Sourire.)

Pourtant, l'Olympique de Marseille vous voulait. Même Bernard Tapie n'a pas réussi à vous convaincre de pousser un peu ?

Non, cela ne marche pas avec moi. J'ai fini par lui dire : « Bernard, arrête de me gonfler ! »

Dans le film, on comprend que vous n'étiez pas fait pour devenir entraîneur. Vous devenez pourtant rapidement sélectionneur des Bleus…

On me l'a demandé, j'ai accepté, mais ce n'était pas pour moi. Pourtant, le Real Madrid m'avait contacté quand j'étais sélectionneur, et pas mal d'équipes m'avaient approché. Mais je trouve que les entraîneurs ne comptent pas beaucoup pendant le match. Avant et après oui, mais pendant… Tu te dis : « Si Jean-Pierre Papin marque un but, je suis le meilleur sélectionneur du monde, mais, s'il loupe le penalty, je suis le plus gros con du monde. » Mais toi, t'es là, t'as pas bougé. Un entraîneur au plus haut niveau, c'est avant tout un psychologue. Encore plus aujourd'hui parce qu'il y a des ego, de l'argent… Après, sur le résultat, le coach ne sert pas à grand-chose. Sauf qu'il peut dire à la presse : « Lui, j'ai bien fait de le faire rentrer, vous avez vu le but qu'il a marqué ? Il fallait y penser ! » Mais c'est pipeau total ! (Rires.)

En revanche, vous avez accepté de devenir consultant pour Canal+.

C'était un moyen de rester dans le monde du football sans être ni entraîneur ni dirigeant, de continuer à voyager un peu dans les stades et voir les copains. J'ai surtout voulu le faire dans un but pédagogique. Je n'étais pas là pour dire « untel a fait la passe à untel », mais pourquoi il a fait la passe, comment il l'a faite. Je parlais comme si je m'adressais à tous les éducateurs de foot amateur. Puis j'ai commencé à poser des questions à des entraîneurs qui les mettaient en difficulté, en plein direct, à la fin des matches. Donc j'ai préféré arrêter.

Plusieurs chaînes et radios vous ont sollicité depuis. Pourquoi n'avoir jamais replongé ?

J'ai tout fait, je n'ai pas envie de refaire ce que j'ai déjà réalisé et de m'accrocher à des choses du passé. J'ai envie de voir de nouvelles choses, différentes, innovantes. C'est une déformation professionnelle. J'ai passé toute ma jeunesse, comme joueur, à oublier le match passé et à penser uniquement au prochain… parce que c'est le plus important.

Que représentez-vous pour la jeunesse d'aujourd'hui ?

Les gamins ne me connaissent pas. Mais quand leurs parents leur disent « ce monsieur, il a trois Ballons d'or », leurs yeux s'illuminent. Aujourd'hui, le Ballon d'or est le Graal, pas le palmarès du joueur. Nous avions des valeurs un peu différentes de celles des joueurs actuels. On jouait pour une équipe, pour les supporters. Aujourd'hui, ils disent : « Je veux rentrer dans l'histoire. » Ils ne sont pas attachés à des clubs ni des publics. Le football professionnel, ce sont désormais des marques et des mercenaires, rien d'autre !

Votre vision du foot n'est plus en adéquation avec celui d'aujourd'hui ?

Pas toujours. Par exemple, lors de la dernière demi-finale de Ligue des champions PSG-Bayern, on a parlé de « match du siècle » après le 5-4 à l'aller. Moi, j'ai préféré le 1-0 au retour. Les goals sont des passoires et les défenseurs des archi-passoires, ils encaissent neuf buts et on définit cela comme le match du siècle ? On est vraiment dans le show-biz en ce moment. Un beau geste défensif, un bel arrêt de gardien, c'est aussi beau qu'un but marqué. Après, deux milliards de personnes parlent de football et expriment leur sentiment. Moi, je ne suis qu'un sur ces deux milliards et je n'ai peut-être pas toujours raison.

Joueur, vous n'avez jamais fait de déclarations politiques, comme Kylian Mbappé aujourd'hui. C'est une question de génération, de personnalité ?

Un sportif n'intéressait pas grand monde, il n'était pas reconnu. De toute manière, j'ai un principe : je ne parle jamais de politique ni de religion. Ce sont des sujets personnels. J'ai par exemple toujours refusé de faire 7 sur 7 (émission politique diffusée de 1981 à 1997 sur TF1) parce que c'était vu comme un passage. Ce que j'allais dire n'avait aucun intérêt, mais on aurait jugé ma prestation. La France n'était pas très football à cette époque-là. On allait juger un footballeur qui n'est pas un bon orateur.

Que retenez-vous de votre carrière à l'UEFA et de votre candidature à la tête de la FIFA ?

Là, tu fais vraiment de la politique ! Tu dois demander à des gens de voter pour toi. Cela m'a fait bizarre parce qu'avant les gens me demandaient toujours des trucs à moi, et pas l'inverse. Cela m'a un peu changé, je suis devenu plus rond. Pas vraiment facile car ça m'allait bien d'être un peu dictateur et de commander. (Sourire.) Avant, t'es Michel Platini, personne ne t'embête, mais, là, tu vas à la guerre, tu découvres les peaux de banane et tout ce qui va avec une élection.

Votre carrière dans les instances représente un seul épisode sur six du documentaire…

Je voulais qu'on parle de toute l'épopée footballistique, c'était important pour moi. Oui, le passage dans les instances fait un peu partie de ma vie, mais bon…

À l'image, on voit néanmoins que votre élection à la tête de l'UEFA fut un très grand moment de fierté ?

C'est vrai, mais je n'aime pas les histoires qui finissent mal.

L'Équipe Le Magazine n° 2288, du 12 au 16 août 2026.

L'Équipe Le Magazine n° 2288

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