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Il était une fois · Football

Les techniciens locaux mal dans leur peau

Dans une enquête publiée il y a 22 ans, le quotidien indépendant camerounais Mutations mettait en exergue les pesanteurs qui empêchaient les entraîneurs nationaux d’avoir plus de considération et de respect.

Par Parfait TabapsiN° 158Page 10
Le supplément Sport du quotidien Mutations : « Lions indomptables : foi et raisons des sélectionneurs ».
« Lions indomptables : foi et raisons des sélectionneurs », l’enquête du supplément Sport de Mutations, le 26 novembre 2004. (Archives)

Novembre 2004. La sélection nationale fanion de football du Cameroun n’a pas d’entraîneur. Bien que Winfried Schäfer continue, depuis l’Europe, de clamer qu’il est encore le titulaire du poste après de nombreuses bisbilles avec sa hiérarchie, l’on est occupé au ministère de la Jeunesse et des Sports, qui vient d’adresser à l’Allemand à la crinière blonde, par voie d’huissier, sa lettre de licenciement, à trouver un successeur à un technicien dont les récents résultats sont médiocres. Lui qui, après une CAN où le Cameroun, tenant du titre, n’a pu atteindre le dernier carré, éliminé par le Nigeria en quarts, vient d’essuyer un nouveau revers face à son pays d’origine à Leipzig : 0-3. Un limogeage qui, selon la presse camerounaise, a pour motifs, pour reprendre les termes de la lettre du ministre Siegfried David Etame Massoma, « fautes lourdes et absence de résultats ».

Au quotidien Mutations, c’est à Bertille Missi Bikoun qu’il revient de suivre cette affaire, dont elle relate les contours au fil des parutions en ce mois de novembre 2004. Mais pour l’édition du vendredi 26 novembre 2004, profitant sans doute du supplément Sports hebdomadaire du journal de la place Repiquet à Yaoundé, elle ouvre une enquête sur la succession. Non pour livrer un portrait-robot du prochain sélectionneur, mais pour entrer dans la considération et les turpitudes rencontrées par les techniciens camerounais qui, en plus d’un demi-siècle de vie de la sélection, n’ont eu droit qu’à six plénipotentiaires sur les 19 qui ont coiffé le staff technique. Un bien maigre total qui en dit long sur le sort de ces techniciens dévalorisés et souvent méprisés quand vient l’heure pour eux d’enfiler le tablier tant convoité.

Pour son enquête, qui a l’heur de faire la une du journal, le titre ne manque pas de piquant : « Lions indomptables : foi et raisons des sélectionneurs ». Un article qui occupe toute la page 7 du quotidien, ouvrant le supplément Sports, et dans lequel les techniciens camerounais s’épanchent sur leur sort et les ressorts qui l’émaillent. Pour la journaliste, il n’est pas de doute que « les entraîneurs nationaux locaux affirment être capables [de coacher la sélection] si la tutelle leur donne des moyens de travail », eux qui jusqu’ici, lors des grandes victoires de la sélection, n’auront été que des adjoints, qu’il s’agisse de la fameuse épopée du Mondiale italien ou des CAN de 1984, 1986, 1988, 2000 ou 2002. Une sorte d’humiliation que les techniciens ont du mal à accepter, tant ils estiment avoir les moyens intellectuels et techniques pour aller au taquet et remporter des victoires, s’ils bénéficient des mêmes moyens que leurs collègues européens.

Clochardisation

En parlant de moyens justement, « les entraîneurs réclament la professionnalisation de leur fonction. Elle leur permettrait d’avoir un statut, d’être liés à une équipe par un contrat, et d’être tenus par un cahier des charges ». Normal, direz-vous, mais c’est oublier qu’au Cameroun, les entraîneurs nationaux n’ont pas la cote auprès de ceux qui ont la charge de pourvoir le poste de sélectionneur. Pour le technicien Pierre Ndjili en tout cas, ces derniers se réfugient derrière « le statut de fonctionnaire » des entraîneurs locaux pour ne pas leur donner les moyens nécessaires à la besogne. Une sorte de clochardisation qui, selon Bertille Bikoun, « serait à l’origine d’un certain nombre de difficultés. Certains d’entre eux éprouvent par exemple un complexe devant ces joueurs de la sélection fanion “qui sont des milliardaires précoces” ».

Et là, on arrive au point d’achoppement du dossier des techniciens locaux à la tête des Lions : leurs émoluments. L’on se souvient, même si Bertille Bikoun ne le relève pas dans son enquête, que les techniciens locaux ont souvent cravaché dur pour le paiement de leurs primes. Ce ne sont pas les Camerounais du staff technique de l’épopée italienne de 1990 qui démentiront. Car comment aujourd’hui raisonnablement travailler en tant que sélectionneur avec un salaire de fonctionnaire devant les exigences pointues du poste, tout en gérant les caprices de stars souvent précoces et milliardaires ?

Et c’est alors que la rumeur va bon train, disant de ces techniciens qu’ils se payent sur la bête en conditionnant la participation de certains joueurs aux compétitions internationales, et lucratives, au prélèvement d’un pourcentage sur leurs émoluments éventuels. « Des rumeurs que les entraîneurs nationaux réfutent en bloc », écrit Bikoun. Tout comme celles liées aux pressions que les nationaux sont plus enclins à encaisser de la part de leur hiérarchie, qui ne se prête pas au même jeu quand le poste est occupé par un étranger.

Compétence

Mais par-dessus tout, c’est la compétence qui constitue, en principe, le premier critère de recrutement d’un technicien, car les bons résultats ne s’accommodent pas de l’amateurisme. À ce niveau, l’enquête fait état de ce que très souvent, « la tendance, pour la tutelle, a été [jusqu’ici] de nommer des anciens internationaux (Thomas Nkono) ou alors des professeurs d’EPS, option football, formés à l’Institut national de la jeunesse et des sports (INJS) de Yaoundé et ayant un vécu d’entraîneur de club ». Pour Dominique Wansi, qui occupe alors le poste de directeur technique national adjoint, « le professeur d’EPS possède la pédagogie. L’ancien joueur, lui, a un grand vécu de footballeur. Mais il faut un minimum de pédagogie pour diriger un entraînement ».

Ce qui est d’autant plus important que le métier, par le passé, était plus exigeant au regard du contexte camerounais. Car avant, « il fallait qu’on se batte pour avoir de l’eau pendant les entraînements, du matériel (ballons), des équipements. Il fallait que nous fassions des pieds et des mains pour acheter un jeu de maillots (…) aux couleurs nationales. Il fallait parfois s’entraîner au stade annexe Omnisports. Et là encore, nous avions parfois affaire aux riverains qui nous disputaient le terrain », explique Wansi. Un environnement kafkaïen qui s’est depuis amélioré sans que le sort des techniciens locaux ne fasse un grand bond. Même si Rigobert Song est devenu, au Qatar en 2022, le premier technicien camerounais à mener les Lions indomptables en Coupe du monde !

Mais en 2004, Martin Ndtoungou, actuel adjoint en équipe A des Lions, faisait savoir que « le football camerounais ne repose presque sur rien en ce moment. Il y a le matériel humain. Les gens sont volontaires. Ils veulent bien travailler, mais les conditions matérielles sont déplorables (…) Il faudrait un effort supplémentaire. On ne peut pas occuper cette fonction et ne pas être entouré de conditions de travail adéquates, à même de nous permettre de travailler confortablement ». En ajoutant cela à des compétences avérées, il va sans dire que le cocktail pourrait être détonant et donner lieu à de précieuses victoires.

Mais il est un élément à ne pas négliger s’agissant des techniciens locaux : la pression, à la fois de la hiérarchie et des supporters. Comme le souligne Wansi dans l’enquête, « lorsqu’un entraîneur cède à ces pressions, c’est parce qu’il doute de lui ». Lui qui vit avec la crainte d’être débarqué à tout moment. Il convient néanmoins d’y résister du mieux possible pour rester digne et cohérent. Même si « la modeste condition des entraîneurs locaux » ne les y invite guère. C’est pourquoi il leur revient, selon Ndjili, « de proposer un travail intéressant aux joueurs, qui l’accepteront alors sans rechigner ».

Il faudra dès lors disposer d’un « capital de personnalité, [d’]une expertise (il doit connaître le football sous tous ses aspects technique, tactique, psychologique, mental…) et [du] charisme qu’on acquiert au fur et à mesure de la pratique du terrain », conclut la journaliste Bertille Bikoun. Des dispositions qui ne relégueront pas entièrement aux oubliettes les griefs subis par ces techniciens de la part des supporters, mais qui pourront alimenter la besace de leurs défenseurs et ainsi contribuer à une plus grande considération de ces derniers qui, aujourd’hui encore, sont l’objet de railleries et autres quolibets ainsi que de manque de respect, comme on l’avait vu avec le sélectionneur belge Marc Brys, parlant avec mépris de ses adjoints camerounais au lendemain d’un match qualificatif à la CAN 2025.

Parfait Tabapsi

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