Mercredi 28 octobre 2026Yaoundé, CamerounÉdition en cours : N° 160

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Éditorial · Complexe sportif d'Olembé

Pour les milliards et pour le pire

L'entreprise italienne Piccini, premier constructeur de l'infrastructure, vient de gagner une première bataille judiciaire contre l'État du Cameroun, sommé de lui payer 50 milliards de FCFA. La facture du mastodonte de béton ne fait que s'alourdir.

Par Emmanuel Gustave SamnickN° 154Yaoundé
Le complexe sportif d'Olembé, chantier inachevé qui a déjà englouti des centaines de milliards de FCFA.
Le complexe sportif d'Olembé, chantier inachevé qui a déjà englouti des centaines de milliards de FCFA.

Le ministre camerounais des Sports et de l'Éducation physique (Minsep) possède un service de communication digitale très réactif et méticuleusement organisé. Des pastilles fort documentées ont ainsi fleuri sur les réseaux sociaux la semaine dernière, qui donnent une vue synoptique de l'affaire Piccini contre État du Cameroun, au sujet des travaux (inachevés) de construction du complexe sportif d'Olembé à Yaoundé. Le document a le mérite de faire la chronologie de ce grand stade, même si la cible initiale visait à tordre le cou au chiffre de 250 milliards de FCFA qui circulait déjà sur les réseaux sociaux, montant que la justice aurait sommé l'État de verser à Piccini, pour rupture abusive de leur contrat de collaboration. Les sources du Minsep parlent plutôt de 50 milliards de FCFA…

Soit ! Il s'agit tout de même de milliards de FCFA ! C'est vrai que depuis le déclenchement, il y a vingt ans, de « l'opération épervier », cette vaste campagne judiciaire de lutte contre la corruption engagée par le pouvoir camerounais, le milliard est devenu un chiffre banal. On parle d'un montant à neuf zéros comme s'il s'agissait d'un jeu de billes. Le milliard de FCFA est même devenu l'unité de mesure du vol de l'argent public. Et vous entendrez rarement, dans les procès du Tribunal criminel spécial de Yaoundé, qu'un gestionnaire de la fortune publique est accusé d'avoir détourné 100 millions de FCFA, comme si de telles sommes minables s'apparentaient à l'argent des cacahuètes…

Le complexe sportif d'Olembé a donc coûté des milliards de FCFA. La facture initiale des travaux négociée en décembre 2015 par le gouvernement et l'entreprise de construction italienne Piccini était de 163 milliards de FCFA. Les travaux ont démarré en mars 2017 mais ne sont toujours pas achevés à ce jour, même si le gros œuvre, l'immense stade de 60 000 places à façade extérieure décorée d'écailles de pangolin, est bien visible et a même abrité la finale de la Coupe d'Afrique des nations de football (CAN TotalEnergies 2021) remportée le 6 février 2022 par le Sénégal face à l'Égypte.

Entre-temps, les deux parties contractantes se sont brouillées ; l'État refusant de payer la note de 28 milliards de FCFA de rallonge sollicitée par Piccini, lequel avait déjà perçu une avance de 113 milliards de FCFA. La CAN initialement programmée en 2019 a même « glissé » de deux ans pour cause de retard dans la construction des infrastructures sportives du pays hôte, le Cameroun. Le gouvernement retire le marché à Piccini pour confier l'achèvement du stade principal à Magil, entreprise canadienne.

Au bout de ce long tralala, la CAN 2021 s'est quand même jouée, au début de l'année 2022. Mais personne n'est satisfait : ni l'État du Cameroun, dont le chantier reste inachevé, ni les deux constructeurs qui se sont succédé et qui ont, chacun à son tour, saisi les tribunaux compétents pour demander réparation, car Magil a aussi fini par plier bagages et a engagé un procès contre l'État.

« Ce n'est pas que le Cameroun n'avait pas le droit de s'offrir de beaux stades »

« Non pas que le Cameroun n'avait pas le droit (et même le devoir) de s'offrir de beaux stades modernes ! Mais c'est l'attelage global de ce dossier qui interroge, sulfureux. »

C'est le procès Piccini qui fait donc l'actualité, parce qu'une première sentence du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), rendue le 4 septembre 2026, est favorable au constructeur italien. C'est sur le montant de la condamnation que les deux parties en conflit ne s'accordent pas : Piccini attend 250 milliards de FCFA tandis que le gouvernement camerounais, par la voix du Minsep, reconnaît 50 milliards de FCFA et promet du reste de faire appel de cette sentence.

Il reste que c'est trop cher payé. Non pas le dédommagement des parties qui s'estiment lésées. Non pas que le Cameroun n'avait pas le droit (et même le devoir) de s'offrir de beaux stades modernes ! Mais c'est l'attelage global de ce dossier qui interroge, avec en toile de fond des centaines de milliards de FCFA puisés dans les caisses fragiles d'un pays en quête de développement, le tout en un battement de sourcils, visiblement sans programmation rigoureuse.

Il y a forcément dans cette histoire un parfum de gaspillage et même de pillage organisé, au nom et sur le dos de l'État. Le pire, c'est que la jeunesse sportive camerounaise, si talentueuse et dynamique, n'a même pas jouissance du fameux complexe d'Olembé qui a déjà englouti des milliards et continuera à en engloutir, sur place au stade et devant les prétoires. Car voilà Colombe du Dja et Lobo et Panthère sportive du Ndé qui jouent dans un stade Ahmadou Ahidjo aux gradins vides leurs matches à domicile des préliminaires des coupes africaines interclubs. Car voilà les Lions indomptables qui vont entamer leur campagne de qualification à la prochaine Coupe d'Afrique des nations, en recevant les Comores le 24 septembre plutôt au stade Roumdé Adjia de Garoua. Pendant que les milliards de francs d'Olembé sifflent sur nos têtes, comme des drones de guerre au-dessus d'un champ de ruines.

Emmanuel Gustave Samnick

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