Dopage, quand tu nous tiens !
Un livre-enquête, dont des extraits ont été publiés dans le magazine « Lire » en 1992, revient sur le dopage qui a irradié l'athlétisme dans la décennie glorieuse des années 1980, avec la complicité de l'IAAF et du CIO.
Pour de nombreux observateurs de l'olympisme, la décennie 1980 fut celle de l'âge d'or ; celle où les performances tutoyèrent les sommets et où de grandes figures allaient laisser leurs traces, indélébiles, sur le marbre de l'histoire de l'athlétisme — et pas que pour de bonnes raisons. Ces années furent en fait celles de l'introduction du sponsoring et de la publicité dans ce qui était jusqu'alors un sport amateur. Ce faisant, elles tournèrent la tête à des dirigeants en quête d'argent, qui firent de leur mieux pour assurer à leurs athlètes des performances inédites. C'est ainsi que, dans une symphonie quasi macabre, toutes les parties allaient s'engouffrer dans la brèche du dopage, avec la bénédiction des instances faîtières comme la Fédération internationale d'athlétisme amateur (IAAF) ou le Comité international olympique (CIO).
Les années 1980, avec leurs lots de compétitions multipliées (trois JO à Moscou en 80, Los Angeles en 84 et Séoul en 88, ainsi que les premiers championnats du monde d'athlétisme à Helsinki en 83), offrirent autant de terrains d'expérimentation de nouvelles techniques de dopage. C'est l'une des leçons tirées d'un extrait de « Main basse sur les JO » de Vyv Simson et Andrew Jennings, paru chez Flammarion et publié par le magazine littéraire « Lire » dans son « Spécial numéro 200 » de mai 1992. Extraits qui nous promènent dans le vestiaire nauséabond des victoires de figures comme Ben Johnson, qui en trois ans battit le record du monde du 100 mètres avant de connaître la déchéance à la suite d'une fuite de son contrôle antidopage aux JO de Séoul.
Mais le Canadien n'est pas le seul. Une autre star a marqué l'histoire de l'athlétisme dans la capitale coréenne : connue sous le nom de Flo-Jo, la sprinteuse américaine Florence Griffith-Joyner y remporta trois médailles d'or et établit deux records du monde, elle qui « n'avait jusque-là rien eu de remarquable » et dont la musculature s'était développée en un temps record, faisant soupçonner aux enquêteurs la prise d'hormone de croissance, indétectable à l'époque.
Primo Nebiolo
Les années 1980 furent aussi celles de l'exercice du pouvoir à l'IAAF par l'Italien Primo Nebiolo, un règne qui allait coïncider avec de nombreux scandales. Aux Jeux panaméricains de Caracas en 1983, beaucoup d'athlètes compétirent « après avoir passé l'été à se gonfler aux stéroïdes ». La délégation américaine fit passer en secret des tests et se rendit compte que neuf de ses onze haltérophiles étaient positifs. Mais « pas un seul dirigeant ne s'avisa de renvoyer les coupables. Au lieu de cela, on choisit d'étouffer l'affaire. » Le coureur américain Cliff Wiley déclara un an plus tard : « Au moins trente-huit concurrents avaient été jugés positifs, dont dix-sept Américains. Mais ils étaient si célèbres que les organisateurs n'ont pas osé les dénoncer. »
Le Finlandais Martti Vainio, lui, n'eut pas la même veine : contrôlé positif après sa médaille d'argent au 10 000 mètres des JO de Los Angeles, il fut invité à se retirer en pleine piste, tandis que Nebiolo laissait éclater sa colère, espérant repousser l'annonce après les Jeux, « quand l'attention des médias serait retombée ».
Carl Lewis
Devant ces scandales, des athlètes prirent les devants pour défendre l'esprit olympique. Le champion américain Carl Lewis fut de ceux-là. Arrivé derrière Ben Johnson aux Championnats du monde de Rome en 1987, il eut ces mots historiques : « Il y a dans cette réunion des médaillés d'or qui sont manifestement dopés. Si je décidais de me doper, je vous sortirais un 9''8 sans problème. » Pendant ce temps, la Fédération italienne encourageait le dopage sanguin dès le début des années 1980, permettant d'améliorer de plusieurs secondes les performances sur 1 500 mètres. Nebiolo, guère gêné, justifiait : « Nous sommes dans un grand cirque : si l'on tire trop sur la toile, le toit va s'effondrer. »
Et quid de la santé des sportifs ? Fin 1987, l'entourage de Ben Johnson s'aperçut qu'« après des années de traitement hormonal, son sein gauche s'était mis à pousser ». L'Américaine Diane Williams témoigna devant le Congrès en 1989 des transformations subies : pilosité, voix plus grave, développement de traits masculins… Vous avez dit salaire de la gloire ?
Parfait Tabapsi


