Et le petit Cap-Vert s'invita à la table des grands…
Il y a près de 40 ans, cet archipel, révélation en juillet dernier de la Coupe du monde 2026, faisait déjà parler de lui, par son style de jeu et son rang, à la faveur du tournoi international Amilcar Cabral organisé à Bamako.

Le 12 septembre dernier, Amilcar Cabral, l'homme politique cap-verdien, aurait eu 102 ans. Ce qu'on ne sait pas de lui, c'est qu'il aura travaillé à la promotion du football en son pays. Et cela bien avant l'indépendance d'icelui, le 5 juillet 1975, dans la foulée de la « Révolution des œillets » menée par les militaires au Portugal, pays colonisateur de l'archipel, survenue l'année précédente (25 avril 1974) et qui mit fin à la dictature d'António de Oliveira Salazar, ayant régné cinq décennies en se reposant sur les avantages de la colonisation.
Oui, Cabral a bien été parmi les membres fondateurs du Boavista FC de Praia, lui le « sportif passionné ». Cette part souvent manquante de la biographie du combattant pour la liberté, qui décéda avant l'atteinte de son objectif le 20 janvier 1973 à 48 ans, se trouve dans un article cosigné par Faouzi Mahjoub et Serge Philippot dans l'édition de septembre 1989 du magazine spécialisé français Onze Mondial. Intitulé « Cap-Vert, un football dans le vent », il couvre quatre pleines pages et permet d'en savoir plus sur la pratique d'une discipline sportive dont le monde entier a pu mesurer les progrès à la récente Coupe du monde de la FIFA.
Lorsque paraît cet article, cet « archipel de dix îles dont neuf sont habitées » couvre quelque 4 000 kilomètres carrés de superficie et se situe à 450 km des côtes africaines, notamment le Sénégal et la Mauritanie. La fédération de football de céans fête à ce moment-là ses dix ans d'existence et est également membre de la CAF et de la FIFA depuis autant d'années ; elle enregistre « trois cents joueurs seniors licenciés » et « 31 clubs » avec un championnat dont le vainqueur est désigné à la suite d'une poule finale réunissant les champions des différentes îles « Sao Tiago [qui abrite la capitale politique], Fogo, Sao Vicente [qui abrite Mindelo, la deuxième ville du pays], Sal, Santo Antao et Boavista ».
Le prétexte de cette incursion insulaire se trouve être la performance de l'archipel aux îles volcaniques à la coupe… Amilcar Cabral qui vient de se tenir à Bamako, la capitale malienne. Occasion qui a permis à la sélection de s'emparer, de haute lutte, de la troisième marche du podium, « après avoir échoué en demi-finale contre les Guinéens de Conakry », au nez et à la barbe de nations comme le Sénégal (qu'elle a battu par 2-1). Une performance qui est venue rappeler que « le Cap-Vert est aussi une terre de ballon » et pas seulement une destination touristique pour des gens à la recherche d'exotisme ou encore des historiens pour qui ce pays est d'abord « une escale de ravitaillement pour les navires et un lieu de transit pendant les trois siècles que dura le trafic d'esclaves dans l'océan Atlantique ». Car « les Noirs étaient emmenés de Guinée dans les îles pour travailler dans les plantations portugaises ou y transitaient, en route pour le Brésil et les Amériques ».
Jogo Bonito
Un commerce honteux qui a également ouvert la porte aux métissages ainsi qu'au racisme d'époque qui classait les humains en fonction de leur couleur. C'est ainsi qu'un siècle et des poussières après l'abolition officielle de l'esclavage en 1848, l'équipe nationale ici est métissée, avec à sa tête le technicien soviétique Alexander Pletchakov « assisté du local Armando Soares ». C'est ce tandem qui va accomplir cette performance, qui n'est pas sans rappeler que cette compétition dédiée à Amilcar Cabral a vu le jour dix ans auparavant à Bissau, la capitale de l'autre Guinée et pays pour l'indépendance duquel Cabral s'était alors battu de longues années avec son parti qui s'appelle bien Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC). Cette compétition organisée par le Conseil supérieur du sport en Afrique (CSSA) et lancée en 1979 a pour nom officiel « Tournoi de football de la Zone II de développement sportif du CSSA ».
Pour ce dixième anniversaire, le public bamakois et africain découvre alors de nouveaux talents. Il y a « l'ailier de poche Euselvio da Silva Rocha “Lolo”, le milieu de terrain à la coiffure rasta José Tavares Maria (“Zé” Maria), ou le bel avant-centre Jorge Humberto da Conceiçao (“Jorge Reggae”), élu, à Bamako, footballeur numéro un du tournoi ». Une sélection qui mêle professionnels évoluant le plus souvent chez l'ancien colonisateur, comme Zé Rui ou Zé Maria, et des joueurs locaux sortis principalement des écuries « des deux principaux clubs du pays : le Desportivo da Praia (club de l'armée) et Club Sportivo Mindelense ».
Un attelage que Pletchakov a su modeler et fondre dans un jeu beau à voir (Jogo Bonito) en s'appuyant sur « l'état d'esprit remarquable » de ses poulains. Ce qui a donné sur le terrain « un refus du jeu musclé et du calcul », d'après les journalistes. Explication du capitaine et libéro de l'équipe Zé Rui : « Notre jeu (…) s'inspire du style latino-américain. Il est “cérébral” tout en ne négligeant pas la fantaisie. Il fait la part belle à l'esquive, à l'adresse et répugne la force. » Toutes choses qui ont poussé le public à les applaudir au fil des rencontres. Mais « la cadence répétée des matches [ainsi que] les défaillances et les faiblesses individuelles (notamment les gardiens de but) ainsi que le manque de rigueur tactique [auront au final privé] les sympathiques insulaires d'une juste consécration ».
Ces « moments de bonheur », l'on peut parier qu'il s'en est trouvé dans l'entourage de la sélection actuelle pour les rappeler aux internationaux. Les récentes performances aux éliminatoires et à la phase finale de la Coupe du monde 2026 ont certainement dû, d'une manière ou d'une autre, s'appuyer sur cette expédition d'il y a presque quatre décennies au pays de Salif Keita dit « Domingo ». Un nouveau chapitre qui en appellera sans doute d'autres dans un avenir que l'on espère proche.


