Mercredi 28 octobre 2026Yaoundé, CamerounÉdition en cours : N° 160

À la une › Football Cameroun › N° 160

Football · Une-Deux · Archives France Football

Yaya Touré : « L’Afrique attendra sans doute longtemps avant d’avoir des joueurs du calibre d’Eto’o ou Drogba »

Sadio Mané et Achraf Hakimi sont les seuls internationaux africains présents dans la liste des 30 nominés du Ballon d’or attribué ce lundi. Ce n’est pas nouveau : il y a 11 ans, Yaya Touré était le seul Africain de cette liste. France Football avait alors interrogé le joueur de Manchester City sur la rareté des stars africaines dans la galaxie mondiale des top-players.

Propos recueillis par Pascal Ferré pour France FootballN° 160Page 2
Yaya Touré sous le maillot bleu ciel de Manchester City.
Yaya Touré, alors milieu de Manchester City, en 2015. (Archives)

Il y a finalement assez peu de joueurs africains présents dans les très grands clubs européens. L’Africain serait-il passé de mode ?

(Il rit.) Franchement, c’est une bonne question. C’est vrai que, dans le foot, ça marche souvent par modes, par cycles. Et là, depuis quelque temps maintenant, je constate moi aussi que les Africains ont du mal à s’imposer ou à exister dans les plus grandes équipes. Mais tout cela est un peu de la faute de Didier (Drogba, ndlr), d’Eto’o, d’Essien ou encore d’Okocha. Et peut-être aussi un tout petit peu de la mienne, sans vouloir passer pour un prétentieux. Ces joueurs-là ont placé la barre tellement haut que c’est très dur d’arriver derrière.

L’héritage est juste trop lourd à porter ?

Évidemment ! Il suffit qu’un jeune Africain commence à briller pour qu’immédiatement il soit comparé, justement, à l’un de ces monstres. Sauf qu’Eto’o ou Drogba, ce n’est pas la norme. Ce sont des footballeurs d’exception. Et peut-être qu’il faudra attendre encore de nombreuses années pour tomber sur des joueurs africains de ce calibre-là. Comme les Argentins devront sans doute patienter pendant de longues années avant de retrouver un autre Messi…

La thèse des p’tits jeunes Africains écrasés par la réussite des cadors peut apparaître toutefois un peu juste pour expliquer leur manque de compétitivité au plus haut niveau, non ?

En fait, dans les analyses et les conclusions qui sont faites actuellement sur la perte de vitesse des Africains, il faut prendre en compte un facteur essentiel, parfois un peu trop vite oublié. Que ce soit Eto’o, Drogba ou moi, nous sommes arrivés très tôt en Europe, avant même nos dix-huit ans. Ce qui nous a laissé du temps pour nous adapter petit à petit aux exigences du très haut niveau. Nos parcours à tous les trois n’ont rien à voir avec ceux de jeunes Africains qui débarquent en Europe plus tardivement, vers vingt-deux ou vingt-trois ans. À cet âge-là, c’est souvent plus compliqué de s’épanouir tout de suite. Il faut un temps d’adaptation que le très haut niveau ne te permet pas toujours. Moi, à dix-sept ans, je m’entraînais sous la neige en Belgique (à Beveren). Forcément, ça forge un peu le caractère. Mais ce séjour m’a endurci. Car, pour être professionnel, il faut être prêt à beaucoup, beaucoup souffrir.

Les jeunes Africains sont-ils suffisamment prêts à en baver ?

Pas toujours, malheureusement… Je reconnais que j’en vois trop se comporter avec légèreté. On dirait qu’ils n’ont pas toujours très faim. Pas assez, à mon goût. Ils ne sont pas assez conscients des efforts à faire, des dernières marches à gravir pour aller tout en haut. Derrière les Messi ou Cristiano Ronaldo, il n’y a plus personne. Comme s’ils se l’interdisaient.

Manquent-ils d’ambition ?

C’est possible… Ils se laissent parfois aller trop vite. Ils sont dans leur monde, ils se croient arrivés, les plus beaux, les plus forts. Mais ils ne comprennent pas qu’il y a encore d’autres marches à gravir pour aller jusqu’en haut. Malheureusement, beaucoup ne voient dans ce job que le bon côté : l’argent facile, les filles, les sorties, les jolies voitures, les belles fringues. Et abandonnent trop vite l’idée d’aller chercher les meilleurs. Ils ne savent pas toujours souffrir.

Les jeunes Africains se contenteraient de moins ?

Ça, c’est sûr. Il n’y a pas longtemps, je discutais avec un jeune Africain qui me disait : « Moi, j’aimerais bien évoluer un jour dans un des cinq plus grands clubs en Europe. » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui répondre : « Et pourquoi ne pas viser le meilleur ? Pourquoi mettre d’entrée un frein ou un plafond à tes ambitions ? » Ce manque d’ambition les conduit souvent à vite se satisfaire de leur sort. Ils abandonnent les gros objectifs beaucoup trop rapidement. Comme si c’était hors d’atteinte. Pas fait pour eux. Mais après, il ne faut pas se plaindre si l’on n’évolue pas tout en haut. Pourtant, certains Africains y ont leur place. Il n’y a pas d’extraterrestres parmi les meilleurs joueurs de la planète. Juste des garçons qui en veulent beaucoup plus que tous les autres. Tout part de là, j’en suis convaincu.

Comment ?

En visant l’inaccessible. Beaucoup se contentent de peu. Ils envoient de l’argent au pays et sont à l’abri pour les prochaines années. Pourquoi se faire mal ? En fait, j’ai le sentiment qu’ils s’empêchent de viser haut. Comme par fatalisme. Ils pensent que le top du top n’est pas fait pour eux. Et pourquoi pas ? Même s’il passait parfois pour quelqu’un d’un peu arrogant ou prétentieux, Samuel Eto’o, lui, avait cette faim de montrer et de monter tout en haut. C’était même son moteur. Il voulait prouver à la terre entière qu’il était le meilleur et que personne ne lui était supérieur. Il faut avoir beaucoup de cran pour se lancer dans de tels combats. Mais il a eu raison car, à l’arrivée, il a accompli une carrière exceptionnelle. Si l’on veut viser haut, il ne faut pas attendre que l’on vous y emmène et ne pas hésiter à se lancer des défis un peu fous.

Qu’avez-vous fait de plus ou de différent pour arriver au sommet ?

Je ne suis pas plus intelligent que les autres, juste un petit peu plus malin peut-être… Je n’ai surtout pas trop écouté ceux qui me disaient, à mes débuts, que j’étais le plus beau et le plus fort. J’entendais surtout ceux qui, comme mon père, me conseillaient d’en faire toujours plus pour espérer aller voir tout en haut. Mais j’ai commis des erreurs moi aussi. Quand je me suis, par exemple, retrouvé en Ukraine (Metalurg Donetsk, 2004-05), je me suis rendu compte que ma carrière reculait. J’aurais pu lâcher prise, me cacher. Mais j’ai serré les dents. J’ai vu que j’avais fait une bêtise en allant là-bas et que j’étais sur une mauvaise pente. Il me fallait revenir au premier plan au plus vite. En deux saisons, en passant par l’Olympiakos (2005-06) puis Monaco (2006-07), j’ai retrouvé le fil de ma carrière et atterri à Barcelone (2007-2010). Pour s’imposer, il faut savoir réagir et ne pas penser que c’est toujours de la faute des autres. Ton destin, c’est toi qui le choisis. Et pas besoin d’écouter pour ça tous ceux qui te bercent d’illusions.

C’est-à-dire ?

Je me souviens qu’à mes débuts, on a commencé à me comparer à Vieira, notamment à cause de nos physiques assez ressemblants. Si je n’avais pas eu la tête froide, j’aurais pu me prendre pour ce que je n’étais pas encore et ç’aurait été déjà fini pour moi. Heureusement, j’ai toujours su prendre un peu de recul et de distance par rapport à tous les commentaires. Mais j’ai peur que ce ne soit pas le cas de tous mes « petits frères », qui s’emballent souvent à la première performance relayée dans les médias. Les jeunes se mettent à rêver trop vite. J’en ai croisé tellement qui se croyaient déjà arrivés après une bonne demi-saison. Ils étaient persuadés d’avoir fait le plus dur. Quelques mois plus tard, ce n’était vraiment pas une surprise de les retrouver mal en point. Car ils étaient brutalement tombés de leur nuage.

L’Africain serait-il trop rêveur ?

Les jeunes en général, et l’Africain en particulier, oui.

Que faire pour réveiller vos collègues africains ?

Parfois, j’aimerais un peu les bousculer pour qu’ils rêvent plus grand et se donnent les moyens d’y arriver. J’en parle par exemple avec Wilfried Bony ou Max Gradel, mes compatriotes, qui ont un sacré potentiel. Mais un potentiel a besoin d’être choyé tous les jours. À eux, notamment, de faire attention à leur hygiène de vie. S’ils veulent un jour être respectés, c’est d’abord à eux de respecter leur métier.

L’Africain est-il victime ou prisonnier de certains clichés ou raccourcis qui le font passer pour un fêtard invétéré ?

C’est vrai que l’Africain n’a pas toujours bonne réputation. Il m’est arrivé d’être convoqué parfois par mes dirigeants, qui me demandaient mon avis sur un joueur africain que le club visait. On ne me demandait pas de me prononcer sur le jeu ou le niveau du joueur, mais sur sa supposée réputation en dehors. « C’est vrai que c’est un fêtard ? » Ça, on ne me l’a jamais demandé pour un joueur européen… Ça peut choquer, sauf qu’il faut être honnête : ces questions étaient souvent fondées.

Et vous répondiez quoi ?

C’était difficile parce que je connaissais la réalité et que je ne voulais pas non plus être celui qui allait mettre fin à un rêve ou qui allait gâcher une carrière. Alors, dans mes réponses, je louvoyais. (Il rit.) Et surtout, je prenais tout de suite contact avec le joueur visé pour lui faire promettre davantage de sérieux dans son comportement. Mais le pire, c’est que l’Africain cherche parfois le bâton pour se faire battre. Il aime bien en rajouter sur sa réputation de fêtard, surtout avec ses coéquipiers de vestiaire. Ce sera à celui qui en fait le plus. Certains veulent épater la galerie en exagérant le trait. Ce sont de grands enfants qui ne se rendent pas compte du tort qu’ils se causent. Sans compter qu’en plus, parfois, les Africains ont du mal à se défendre les uns les autres.

Est-ce plus dur pour un Africain que pour un Européen d’arriver au sommet ?

Je suis convaincu depuis le début que rien n’est fait pour nous faciliter le chemin. Si j’avais été brésilien, je crois que tout aurait été plus facile pour moi. (Il marque une pause.) C’est juste un constat, je ne cherche vraiment pas d’excuses. Mais j’ai toujours eu un peu cette impression de déranger.

Qui gêneriez-vous ?

Un peu tout le monde : l’ordre établi, les observateurs, des entraîneurs, des décideurs. En fait, quand un Africain arrive tout en haut, ce n’est pas toujours bien ressenti. Comme s’il ne fallait pas. Comme s’il n’était pas à sa place. Bien sûr, on ne me l’a jamais dit en face mais parfois, sans être parano, j’ai fini par comprendre qu’on ne ferait pas de cadeaux à tous ceux qui viendraient perturber les petites habitudes et les standards. Attention, je ne veux pas faire pleurer sur mon sort. Ni me faire passer pour une victime. Je profite juste de l’occasion pour dire tout haut ce que beaucoup de mes frères vivent sans trop oser le dire.

Source : propos recueillis par Pascal Ferré à Manchester, France Football, 4 novembre 2015

Dans le même numéro