Mercredi 28 octobre 2026Yaoundé, CamerounÉdition en cours : N° 160

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Athlétisme · Une-Deux

Emmanuel Eseme : « Mon objectif, développer l’athlétisme camerounais »

Le sprinteur camerounais revient sur sa saison, son chrono de 9,89 secondes, son parcours tardif vers le haut niveau et son ambition de faire grandir l’athlétisme au Cameroun.

Par Hervé Charles MalkalN° 155Yaoundé
Le sprinteur camerounais Emmanuel Eseme brandissant le drapeau du Cameroun.
Le sprinteur camerounais Emmanuel Eseme brandissant le drapeau du Cameroun.

Vous vivez une saison incroyable, avec une succession de hautes performances. Comment expliquer que ce succès arrive à 32 ans ?

Je suis effectivement sur une saison incroyable pour moi, avec une victoire aux championnats d’Afrique. Elle a connu son pic aux Jeux du Commonwealth. Pour l’explication, ce n’est pas une histoire d’âge. Je sais que j’ai commencé dans l’athlétisme tard. Mais je me sens bien aujourd’hui parce que je suis bien préparé à la compétition.

Qu’est-ce qui a provoqué le déclic cette saison ?

Mon équipe et moi, nous avons mis beaucoup l’accent sur mon accélération. Je suis allé neuf fois en dessous de 9 secondes cette saison, ce n’est pas le hasard. Je crois que c’était le déclic, notre préparation de l’accélération que nous avions identifiée comme un point à améliorer. Nous avons énormément travaillé sur cet aspect, et ce sera encore le cas la prochaine saison avec de nouveaux défis.

Est-ce que le fait de courir aussi en salle a eu un impact sur votre gestion des courses ?

La saison indoor n’était pas pour faire la compétition, mais pour voir à quel niveau je serais effectivement en accélération. Parce que ma force se trouve généralement à la fin de la course, 60 m (en salle), c’est différent de 100 m (sur piste). La salle me permet donc de travailler la première partie de ma course sur ma distance de prédilection. Et le résultat est là : c’est la deuxième fois que j’arrive en finale aux championnats du monde, après 2024 qui était l’année des Jeux olympiques de Paris.

Comment gérez-vous cette fin de saison, qui doit être épuisante physiquement et mentalement ?

Là, j’ai pris des vacances depuis une semaine (rires). Je dois dire que je suis béni. J’ai un coach qui est très expérimenté et une équipe médicale motivée qui m’aident beaucoup à gérer mon agenda. Les entraînements de janvier sont différents de ceux de mars. Alors, si tu n’as pas un bon coach, tu peux te retrouver en train de chuter fréquemment.

Dites-nous, comment parvenez-vous à réaliser un chrono de 9,89 en finale des Jeux du Commonwealth, dans des conditions météo terribles, sous la pluie ?

Quand moi-même j’ai vu 9,83 sur le chrono, je n’en revenais pas ; je croyais que c’était le vent, parce que les conditions n’étaient pas bonnes du tout, effectivement. Mais le temps réalisé en demi-finale, 9,89, m’a tellement motivé. Je me suis dit que c’était possible de rééditer ça en finale. Et porté par cette dynamique, je gagne la finale.

Quel sentiment cela vous fait d’être le troisième Africain le plus rapide de l’histoire ?

C’est une performance qui représente beaucoup, pas seulement pour moi mais pour toute l’Afrique. Remarquez qu’avant, j’étais souvent placé couloir 1 ou couloir 8. Là, je suis déjà connu, je ne suis plus un « no name ». On m’accorde des égards. C’est aussi beaucoup de pression sur mes épaules, mais c’est une bonne pression désormais. La pression, j’y suis d’ailleurs habitué ; c’est quelque chose qui m’a développé.

Je constate que le sprint africain a beaucoup changé. Le ranking mondial cette année montre qu’il y a quatre ou cinq Africains dans le top 10 mondial. C’est galvanisant ! Moi, je me suis inspiré de ces Africains, en me disant que s’ils sont capables de rivaliser avec les meilleurs du monde, c’est que moi aussi je peux le faire. Je peux arriver à leur niveau et faire ce que les Américains ou les Jamaïcains font.

Vous avez confirmé que vous avez débuté les compétitions d’athlétisme à 24 ans. Comment y êtes-vous arrivé ?

Avant, je jouais au football comme la plupart des enfants de mon pays. J’étais allé aux Jeux universitaires du Cameroun, étant étudiant dans une école d’ingénierie. J’étais gardien de but de mon équipe, puis mes coéquipiers m’ont forcé à aller représenter notre établissement dans les épreuves d’athlétisme parce qu’ils savaient que j’étais rapide à la course à pied. À la fin de la journée, j’étais quatrième dans l’épreuve du 100 m… À la fin des Jeux, un coach national en charge des sprints, M. Kinang, m’a appelé à Yaoundé. Et je me suis retrouvé comme cela sélectionné dans l’équipe du Cameroun d’athlétisme en partance pour les championnats d’Afrique. Je me suis alors dit que je n’avais pas forcément d’avenir au football, que mon destin en athlétisme était déjà lancé et que je pourrais peut-être y percer. Ce qui ne semblait pas le cas dans le foot où se faire une place était compliqué.

N’avez-vous pas été tenté d’aller vous perfectionner aux États-Unis, le temple du sprint ?

Oui, il y a quelques années, j’ai été sélectionné pour une bourse sports-études aux États-Unis, mais le visa m’a été refusé. Et en 2022, j’ai eu l’opportunité de venir en France ; je me suis par la suite installé au Portugal où je bénéficie de conditions d’entraînement optimales. Je me dis que le fait d’arriver tard dans le sport de haut niveau a peut-être été un mal pour un bien. À 24 ans, ayant une certaine maturité, j’ai évité beaucoup de pièges et de blessures. Vous savez, dans l’athlétisme, chaque jour on pousse le corps à ses limites. Moi, j’ai juste trois ans dans le haut niveau, donc j’apprends encore mais j’assimile vite. D’ici deux ans, je serai peut-être à 90 % de mes possibilités.

Au Cameroun, c’est le football qui domine. Comment les athlètes font-ils pour s’en sortir ?

Ce n’est pas seulement au Cameroun que le football est dominant, mais dans quasiment le monde entier. Mon objectif est de développer ma discipline. Beaucoup de parents m’ont déjà contacté pour savoir comment orienter leur enfant dans l’athlétisme. Il s’agit d’une nouvelle ouverture pour les jeunes ; j’ai créé ma fondation pour cela. Ce n’est pas un combat contre le football, mais pour le développement de l’athlétisme. J’étais au Botswana, j’ai vu comment là-bas l’athlétisme est leur sport national. Ils mettent tout à la disposition des athlètes. Leur politique de sport est assez développée et les résultats suivent.

Et les premiers Mondiaux d’athlétisme en Afrique que le Kenya organisera en 2029, qu’est-ce que cela vous dit ?

Beaucoup de joie. Ce sera la première fois que l’Afrique accueille le monde de l’athlétisme. Notre continent l’a fait pour le football, il peut le faire pour l’athlétisme. C’est une excellente nouvelle. Cela nous met plus de pression parce que l’Afrique va miser sur nous, ses athlètes. Nous devons nous préparer en conséquence.

Avant cela, il y a les Mondiaux de l’an prochain à Beijing. Vous y irez avec quels objectifs ?

Les Championnats du monde de Beijing l’an prochain sont une étape importante avant les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. C’est souvent l’occasion où les sprinteurs se contrôlent beaucoup. Tout le monde vient aux Mondiaux pour connaître le niveau de l’adversaire. Moi, je suis sur ma lancée ; je veux continuer à performer pour être parmi les meilleurs.

Hervé Charles Malkal

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