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Il était une fois · Football

Abel Mbengue à confesse

Dans un magazine publié par le ministère de la Communication en 2002 peu avant la Coupe du monde Japon-Corée, le chroniqueur sportif au long cours a raconté ses trois décennies et demie d’expérience derrière les micros de la CRTV. Parcours inspirant pour celui qui, samedi 26 septembre, était à l’honneur à l’occasion de la 2e édition de la Semaine des icônes de la presse camerounaise organisée à Douala.

Par Parfait TabapsiN° 156Page 10
Abel Mbengue à confesse

Au Cameroun comme ailleurs, le foot a ses héros, ses grandes figures sans lesquels son histoire ne peut s’écrire, ou être écrite. Beaucoup parmi ces héros sont des gladiateurs en short, ceux-là qui font gagner, par leur talent, les matchs déterminants et permettent, pratiquement à eux seuls, de remporter des victoires significatives. Mais en dehors des greens, il en est qui, par leur talent également, font vibrer les amateurs du ballon rond, surtout ceux qui n’ont pas la chance de faire partie du public direct de grandes joutes qui animent bien souvent dans nos contrées les jours sans pain. Au générique de cette catégorie figure un certain Abel Mbengue, fils de la localité de Bwapaki dans le département du Moungo, région du Littoral. Reporter sportif inoubliable à la radio, il a fini sa carrière au service de la Confédération africaine de football (Caf) auprès de son ami Issa Hayatou alors président de cette auguste institution, et jouit d’une retraite paisible au Cameroun, non sans accompagner des projets comme celui que vous avez entre les mains, lui le conseiller à la parole précieuse. En 2002, à la veille d’une Coupe du monde pour laquelle le Cameroun nourrissait, à raison au vu de son effectif, de grands espoirs, le ministère de la Communication, dans une publication circonstancielle de 42 pages, choisit de lui donner la parole dans sa sélection des trois «mythes vivants du football» qui clôturait le magazine, à côté de ses vieux complices Roger Milla et Thomas Nkono. Occasion pour le public d’en savoir, de long en large, sur le parcours d’un homme qui avait tutoyé la lumière, était tombé de son piédestal avant de se relever pour donner au commentaire sportif d’Afrique les lettres de noblesse qu’on ne lui avait pas connues jusque-là. Et pour ce faire, quatre photos fort à propos et dans des postures diverses furent convoquées pour illustrer un parcours de trois décennies et demie au service du sport et du football. Le «12ème homme» a en effet couvert durant cette période tant de compétitions domestiques et internationales. Avec des sorties orales inoubliables, le cœur toujours battant pour les gladiateurs du ballon rond dont les prestations ont marqué les esprits et continuent de le faire grâce au talent narratif de ce «monument du journalisme sportif camerounais», comme l’indiquent ses intervieweurs Albert Mbida et Gilbert Tsala Ekani, tous deux journalistes de renom au Cameroun et anciens collègues de M. Mbengue à Radio-Cameroun.

Devenir journaliste sportif dans les années 1960 n’était point une sinécure. Surtout pour un jeune qui n’avait pas fait de longues études. «Ça n’a pas été une grande réussite de ce côté, sur le plan des diplômes. J’ai été longtemps fils unique et j’étais un peu gâté. J’ai surtout été à l’école de la vie», rappelle un Mbengue déterminé. Pour le recrutement, ce sera donc un concours. «Il y avait, je crois, près de 2500 candidats pour 6 places avec un jury d’Européens. Impossible à l’époque de parler de piston».

C’est ainsi qu’il est reçu avec d’autres : Agnès Magali Biakeu, Henri Bandolo, Germain Grégoire Mba Bizo ou Blaise Moussa.

Félicitations

S’ouvre alors devant le jeune homme qui rêvait jusque-là d’être sapeur-pompier, une aventure de trois décennies inoubliables à la fois pour lui, ses patrons et le public. A Radio Cameroun, il se retrouve à «l’école de la rigueur» et doit faire ses preuves. Il a la chance d’y croiser un encadreur qui va l’aider, le Français André Célarié. «C’est lui qui m’a fait devenir chroniqueur sportif. Il avait remarqué que j’avais un débit très rapide», se souvient le reporter. On est là en 1964, peu avant la Coupe des Tropiques qui se joue à Yaoundé et pour laquelle Manu Dibango composera un hymne intitulé «Flottez drapeaux à Yaoundé». Mais le nouveau ne participera pas à la compétition. C’est alors le temps d’un certain Pierre Zogo qui fait feu de tout bois à la radio. Mbengue va attendre l’année suivante pour avoir sa chance. Zogo ayant eu un empêchement, le patron du bureau des reportages sportifs, un certain Pierre Mabé, va lui «mettre le pied à l’étrier» en l’accompagnant au stade de l’hippodrome de Yaoundé pour commenter le match contre le Nigeria. Les Lions indomptables, pas encore dénommés ainsi, ont alors dans leurs rangs des talents comme Mbappe Leppé, Moukoko de Condiance ou Atangana Remetter. Pour ce qui est des joutes domestiques, Mbengue se souvient de son premier match : c’était un Caïman de Douala-Canon de Yaoundé au stade d’Akwa soldé par une victoire des visiteurs (6-1) dont cinq réalisations du jeune Manga Onguéné que Abel Mbengue allait surnommer « Domingo ».

Ainsi mis sur orbite, le jeune reporter va s’illustrer par des performances de taille, s’attirant les félicitations de sa hiérarchie et du public. Jusqu’à un jour de 1978 quand la descente aux enfers s’invite. La chronique de l’époque parle de «l’affaire Caïman», du nom du club d’Akwa qui faisait battre le cœur du reporter. Mbengue raconte : «En fait, c’est parti d’Adalbert Mangamba, le feu follet du Caïman à l’époque. Tonnerre de Yaoundé convoitait Mangamba et on s’est retrouvé dans cette situation : ou Caïman descendait en deuxième division et Mangamba allait dans le Tonnerre, ou Caïman sauvait sa tête en première division et Mangamba y restait comme il l’a reconnu lui-même. L’article 7 des anciens règlements de la Fecafoot a été bafoué et je l’ai dit. Dragon de Douala […] s’en est mêlé. Tout comme Union de Douala […] pour des raisons politiciennes. Caïman a donc été lâché et cela faisait plaisir aux dirigeants du Tonnerre […] et à certains autres dirigeants du football camerounais qui animaient la Chambre centrale d’homologation».

Archives

Ces micmacs arrivent aux oreilles du ministre de l’Information et le reporter connaît un premier faux pas. La sanction tombe pour celui qui est alors en service à la communication du ministère des Sports : il est placardé aux archives. Pour le fautif, il n’y a pas de doute que «il y a eu complicité entre ce ministre et celui de l’Information. Il paraît qu’on redoutait que je regagne l’antenne pour faire parler mon émotion». Il doit donc désormais porter une blouse blanche et classer les livres. Un moment pénible pour la vedette du micro qu’il est alors et qui vit mal cette nouvelle occupation. Cela va durer un an et grâce au ministre Maïgari Bello Bouba, alors secrétaire général adjoint à la présidence de la République, il va revenir à la radio où de nouvelles têtes ont surgi et pris toute la place. Son salut surviendra de l’un de ses intervieweurs. «Personne ne voulait de moi. Il y avait la peur, la méfiance. Le chef de service des programmes […] m’a croisé dans un couloir. Il m’a dit : on ne veut pas de toi là-bas, viens aux programmes, viens y faire les variétés».

C’est ainsi qu’il va concevoir et animer «Yaoundé Actualité» dans la tranche 19h- 19h30. L’audience suit rapidement et le réconcilie avec sa hiérarchie. Mais il attendra encore avant de retrouver sa place dans les stades. Ce qui adviendra lors de la finale de la Coupe des vainqueurs de coupe Canon-Gor Mahia du Kenya. A quelques jours pourtant du match, «le ministre de la Jeunesse et des Sports a rayé mon nom du tableau de service. Je n’étais pas le bienvenu au stade». Le ministre de l’Information Guillaume Bwelé intervient en sa faveur après une querelle d’avec son homologue des Sports. La position de Bwelé est soutenue par ses anciens collègues de la présidence de la République, notamment le directeur du cabinet civil Philémon Beb à Don et le conseiller spécial du président William Eteki Mboumoua. Il contribuera ainsi à la victoire du Kpa-Kum par 6 buts à zéro à Yaoundé.

Souvenirs

Une autre déconvenue surviendra plus tard, en 1990. M. Mbengue s’en souvient : «Un ministre m’a fait interpeller sous le prétexte que je lui ai manqué de respect. Je remercie ici ceux qui ont tout fait pour que je ne me retrouve pas en prison peu avant la Coupe du monde». Il aurait alors manqué, le cas échéant, la fameuse épopée du Mondiale 1990 dont il fut l’un des acteurs principaux, surtout dans les coulisses, lui dont le parcours autorisait des prises de risque loin des micros, animé qu’il a toujours été par la flamme du patriotisme.

Au chapitre des souvenirs, il y a ce voyage de Kinshasa en 1980 lors de la finale-retour de la Coupe des coupes après une première manche à Garoua soldée par un nul (2-2) de Canon contre AS Bilima. Il raconte : «Je ne suis pas en mission à Kinshasa mais le dimanche matin du match, j’apprends que Radio Cameroun n’a pas de ligne téléphonique pour le reportage, alors que RFI en a […] Je suis donc allé à ‘’La voix du Zaïre’’ et j’ai demandé et obtenu une ligne […] Quand Daniel Anicet Noah et Zachary Nkwo sont arrivés au stade, il étaient surpris de me voir faire le reportage». Et c’est ainsi qu’il assurera le reportage de ce match victorieux dans la fournaise de la capitale zaïroise et laissera à la postérité sa fameuse phrase: «Nous sommes à Kinshasa !»

Du journalisme sportif, il estime qu’il n’y a pas d’objectivité et encore moins de neutralité. «Tout ce qu’on demande à un journaliste c’est d’être responsable, d’être exact. Dans le cas du sport, ne pas confondre un coup franc indirect et un pénalty par exemple» ; «La neutralité dans le journalisme est assez délicate […] Ce qu’on demande [au journaliste] c’est de ne pas dénaturer les faits. Et chaque fois qu’il y a eu un but contre le Cameroun, je l’ai signalé […] Il ne faut pas oublier que quand une équipe camerounaise joue, je suis d’abord le reporter des Camerounais. Les Français nous donnent une bonne leçon sur ce plan –ils vibrent avec leur équipe. On ne doit pas avoir honte de se passionner pour quelque chose. Le reporter sportif froid, cela n’est pas pour demain».

Au bout de sa carrière, il estime que le journalisme sportif lui a apporté «beaucoup plus de choses positives que négatives», comme la confiance du pouvoir. Pour celui qui avoue que la radio lui manque, il n’est pourtant pas question de revenir aux antennes. L’un de ses regrets est d’être parti par la petite porte de la CRTV où il a travaillé pendant 36 ans : «Je ne comprends toujours pas pourquoi la hiérarchie n’a pas cru devoir organiser une petite fête pour permettre à mes amis, à ma famille, de venir donner un bouquet de fleurs. Cela m’a fait très mal», lance-t-il. Une fin mitigée peut-être mais qui n’a pas sonné l’hallali de sa présence dans le milieu du sport qu’il continue de fréquenter d’une autre manière.

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